Le pouvoir d’achat contre le développement durable
L’argent. L’argent, encore et toujours. Préoccupation permanente, inquiétude grandissante, voire angoisse imminente… L’Europe entière est aujourd’hui secouée par les débats sur le pouvoir d’achat. Tout coûte trop cher, on ne peut plus rien s’offrir, on doit se serrer la ceinture en permanence… Un continent entier semble se demander : mais où est passé mon niveau de vie ?
Évidemment, la première réaction fut d’accuser l’Union européenne, mère de tous les vices et source de tous les maux. Haro sur la BCE, sus à l’euro fort qui plombe nos exportations ! Tout cela est bien facile. Je ne développerai pas plus avant les arguments contre ce raisonnement simpliste, un article très clair de la rédaction centrale de Café Babel le fait beaucoup mieux que moi : l’euro peut être, mais surtout la hausse du prix des matières premières, les pratiques de la grande distribution ou encore les libertés prises par les gouvernements nationaux avec la discipline budgétaire.
La conclusion suffit : il faut développer la coordination économique en Europe. On ne peut pas harmoniser la politique monétaire sans un minimum de règles budgétaires en même temps. Des hordes d’économistes le crient depuis des années, rien n’y fait, on ne touche pas au nerf de la guerre… Demander à un homme politique de ne plus faire de promesse financière, et puis quoi encore ? Pendant ce temps, l’attelage bancal de l’Union économique et monétaire avance avec peine, au plus grand détriment des citoyens européens.
Ca c’est la réponse économique. Mais étrangement, personne ne se pose la question : et si tout cela était normal, finalement ? Et si cette baisse apparente de prospérité était tout simplement un rappel à l’ordre du monde matériel ? En Europe et en Amérique du Nord, le virtuel est devenu plus qu’une mode médiatique, c’est devenu un mode de vie, un système d’organisation. Toute notre structure économique, de l’informatisation des entreprises à la gestion des stocks en flux tendus semble tendre vers le détachement des contingences matérielles. Le monde devient alors illimité, la richesse incommensurable.
On se rappelle les délires de la nouvelle économie, la croyance en une prospérité infinie basée sur des biens immatériels. C’était oublier un principe simple : les créations incorporelles, les idées, les brevets, les « processes » ont pour unique utilité de permettre de créer, de transformer et de transporter des biens matériels.
Or aujourd’hui le matériel se rappelle à notre bon souvenir. Le pétrole, le minerai, les céréales redeviennent chers. Le réchauffement climatique est une réalité, les alarmes environnementales se multiplient. La croissance des pays émergents nous fait prendre conscience de la limitation de nos ressources. Oubliez le virtuel, le spirituel et autres bêtises de prédicateurs mondains. Le 21ème siècle ne sera que le siècle de la redécouverte du monde physique.
En conclusion de tout cela, une question me taraude : vous pensez pas, vous, qu’il y aurait comme qui dirait une petite contradiction entre vouloir à tout prix préserver le pouvoir d’achat d’un côté et consommer de façon plus « durable » de l’autre ? Non, parce qu’on peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et les fesses de la crémière non plus ! Il va peut être falloir commencer à se dire que notre niveau de vie actuel n’est tout simplement pas soutenable. Point barre.
Ca ne veut pas dire que nous allons nécessairement vivre moins bien. La société industrielle telle que nous la connaissons, basée sur l’accumulation, va mourir. Dans cinquante, cent ans peut-être, mais elle va mourir. Et après ? Au risque de me répéter, il y a pour moi une instance, un lieu qui est le mieux placé pour réfléchir à la société de demain. Parce que la discussion y est plus ouverte, parce que les rigidités culturelles y sont moins fortes. Ai-je vraiment besoin de préciser ma pensée ?
Commentaires
Bonjour Eurobeauf,
On ne peut bien sûr que partager ton point de vue, mais j'aurais envie de dépasser le cadre eurocentriste qui peu ou prou, transparaît dans ton commentaire.
Je dirais un peu péremptoirement peut être, mais c’est ma profonde conviction, que notre système économique européen est, mondialement parlant, une véritable « fin de série ». Le monde de demain va vers une dérégulation totale de la concurrence qui appelle inévitablement une mise à bas impitoyable de nos systèmes de couverture sociale, de protection du monde du travail etc. A moyen terme, le niveau de vie (et le pouvoir d’achat) des petits Chinois va certes augmenter, mais il n’atteindra jamais par exemple celui der trente Glorieuses que nous avons connues. La délocalisation massive du capital (par nature apatride) ne fait que commencer, nous ne sommes qu’au début d’une concurrence sans merci pour les bas salaires, et nous Européens « d’en bas » seront sans doute dans quelques décennies tout à fait disposés à travailler massivement pour deux ou trois Euros de l’heure. Dans ce contexte, l’Europe unie n’est qu’une tentative désespérée de retarder les échéances ; elle y arrive certes dans certains domaines, nos entrepreneurs rationalisent la production à tour de bras, et les immenses besoins capitalistiques que la nouvelle concurrence internationale exige (dans le domaine de l’aéronautique par exemple) s’en trouve mieux satisfaits. Ceci est tout à l’honneur des pères fondateurs de l’Europe qui, plus ou moins confusément dans les années cinquante et soixante du siècle dernier, avait vu venir… Mais que de dommages collatéraux, nouveaux pauvres et retraités miséreux, délocalisations et cadences suicidaires à la clé !
A ce sujet, la libre circulation des personnes n’a toujours été dans cette optique qu’un effet secondaire et mineur de la libre circulation marchande, et pas vraiment le noble objectif que les zélateurs idéologiques de cette Europe affectent depuis des lustres de mettre en avant.
En te lisant, j’ai beaucoup pensé aussi aux réponses que donne l’éminent Albert Jacquard aux questions macroéconomiques.
Cordialement.