« Idéologie européenne », médiocrité française
Décidemment, la politique énergétique sera le grand enjeu des prochaines années. La meilleure preuve de cela, c’est qu’à Bruxelles ça fait des mois que tout le monde s’énerve à ce sujet. Petit rappel des épisodes précédents : La Commission européenne s’est rendue compte que les premières étapes de la libéralisation avaient un peu foiré et que les prix avaient plutôt augmenté que baissé. Donc, elle s’est dit que c’était de la faute des anciens monopoles et a présenté des propositions pour qu’il ne soit plus possible qu’un opérateur possède à la fois le réseau électrique et la production elle-même. Sans surprise, la France était contre, et l’Allemagne aussi. Et voilà que Boum ! l’opérateur allemand annonce qu’il va vendre son réseau de lui-même.
Les regards se tournent donc maintenant vers la France. Et que dit le président de RTE, l’entreprise qui gère le réseau électrique français, dans un entretien du 6 mars dernier ? No way ! Y’a pas moyen, c’est mort, niet, nada, walouh !
A la limite, c’est pas ça le problème. Je suis pas encore complètement persuadé que la Commission ait raison sur ce coup. Non, ce qui me gonfle, ce sont les termes employés. Dans son intervention, Dominique Maillard, le président en question, n’a pas pu s’empêcher de nous sortir la rengaine habituelle de l’ « idéologie européenne ». Et donc on nous repasse le cliché des méchants ultra-libéraux détachés des réalités, des technocrates sans cœur ni sentiment, alors que nous, en France, on s’occupe de nos usagers, on est plus réalistes !
C’est marrant comme le terme « idéologie » est devenu un gros mot, l’insulte suprême, le truc qui met fin au débat. Vous êtes un idéologue, donc vous avez tort ! Evidemment, personne ne se demande si le refus obstiné de la France de débattre de la séparation des deux activités n’est pas motivé par un a priori idéologique, lui…
J’ai déjà râlé dans ces pages contre la culture, où plutôt la non-culture, du pragmatisme, qui revient finalement à supprimer tout débat. Mais ce qu’il y a de pire dans le cas présent, c’est l’expression « idéologie européenne ». Dans cette seule expression sont rassemblés tous les raccourcis, toutes les simplifications qu’utilisent les responsables français pour justifier de leur nationalisme rampant. Comme si l’Europe était une sorte de bloc homogène et menaçant. Comme si ce n’était pas un lieu de débat politique comme les autres.
La question de ce qu’on appelle la « séparation patrimoniale » en est encore à l’état de proposition à Bruxelles. C’est une question qui va être décidée par le Conseil de l’Union européenne, composé des ministres de tous les Etats membres. Donc la France va avoir, et a déjà, son mot à dire. Il faut donc présenter des arguments cohérents, analyser les mérites et les inconvénients d’une telle mesure.
Il n’y a donc pas d’ « idéologie européenne ». Chaque étape, chaque évolution est le fruit de discussions politiques intenses, comme dans tout système national. Les termes employés par Dominique Maillard sont donc le signe au mieux d’une profonde méconnaissance du système communautaire, au pire d’une volonté délibérée de tromper le public.
Ces attaques répétées contre l’Europe, vue comme une sorte de grand tout totalitaire, ne sont que la preuve de la médiocrité des dirigeants français actuels. Effrayés parce qu’ils ne comprennent pas, ne maîtrisent pas, ils se réfugient dans une sorte de provincialisme de bas étage, à base de « on est quand même bien chez nous ». Le problème, c’est qu’ils nous entraînent avec eux…
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Commentaires
Ce que tu dis me résulte très intéressant, mais je me pose une question: comment faire, au sein d'un sincère processus d'unification européenne (qui n'existe pas), pour éviter une concentration de pouvoirs, autant économiques que politiques, autour d'un réduit nombre de pays. Ce n'est pas, bien sûr, le cas de la France, qui est un des pays les plus influents -et pourtant elle se montre (ou montre sa rhétorique officielle) jalouse de ses propres ressources- et va continuer à l'être, mais d'autres états, plus petits, dont les citoyens ne veulent pas qu'ils deviennent satellites des géants (la France, l'Allemagne, le Royaume Uni et, en moindre mesure, l'Espagne et l'Italie) AU DÉTRIMENT DE LEURS INTÉRÊTS. C’est difficile de trouver l’équilibre entre le centralisme et les forces centrifugues, et plus difficile encore entre les fédéralismes, qui construisent, et les nationalismes/localismes populistas, qui divisent; leurs excuses, celles que l’on déjà connaît: “Bruxelles ne s’occupe pas de ce qui nous concerne” et “il ne faut pas permettre qu’une invisible et lointaine Europe gère ou s’approprie de ce qui nous appartient depuis toujours”. La pédagogie sociale et le débat sont imprescindibles.
Par ailleurs, je suis d’accord avec ta réflexion sur les idéologies.